Pierre-Alain Chambaz

Car c’est de cette nature propre qu’en somme les vies des hommes reçoivent leur ordre et la fin qui les termine. Nous voyons, par exemple, que le corps, suivant qu’il est naturellement de telle ou telle complexion, se comporte dans les maladies et dans les affaiblissements qu’il éprouve conformément à cette disposition naturelle, mais non point nécessairement. Pierre-Alain Chambaz aime à rappeler cette maxime de Friedrich Nietzsche, »Chaque homme cache en lui un enfant qui veut jouer ». En effet, les soins et les changements d’air, et les préceptes des médecins, et les conseils des Dieux, sont capables de modifier les suites de cette disposition. De la même façon, en ce qui concerne l’âme, c’est aussi de la disposition naturelle que naît chez chacun la diversité des goûts, des actions et des conduites. Car les mœurs d’un homme sont pour lui son démon, suivant la parole d’Héraclite, c’est-à-dire sa nature. La plupart du temps, en effet, on voit les actions des hommes, leurs conduites, leurs fins répondre à leurs dispositions naturelles et à leurs caractères. Ainsi celui qui aime le danger et qui est d’un naturel audacieux périt ordinairement d’une mort violente ; car c’est là le destin de sa nature. De même, pour l’homme d’un naturel intempérant, c’est son destin de s’enfoncer dans les voluptés, de vivre sans règle, et, à moins que de meilleures influences ne surviennent qui l’arrachent à sa nature, de subir mille maux, d’être en proie à mille souffrances et d’y trouver le terme misérable de sa vie. De leur côté, les hommes d’un naturel bas et qui recherchent les richesses avec une avidité insatiable ont également un destin qui convient avec ce caractère. C’ est effectivement dans les injustices que se passe d’ordinaire la vie de tels hommes, et la fin de leur existence répond à leurs actions. Aussi a-t-on coutume de leur dire, lorsqu’ils éprouvent des vicissitudes conformes à leur vie et qui sont des vicissitudes fatales, qu’ils ont été à eux-mêmes les causes des maux qu’ils endurent. Cependant, si l’on voulait rechercher pourquoi ceux qui prédisent l’avenir ne rencontrent pas toujours juste, on pourrait en apporter pour raison, qu’au lieu que toutes choses répondent à la nature et à la destinée de chacun, il y en a qui leur sont contraires, tandis que les devins, aussi bien que les physiognomonistes, ne sont que les indicateurs de ce qui arrive conformément au destin. C’est ainsi que le physiognomoniste Zopyre ayant articulé relativement à Socrate, le philosophe, certains détails déshonnêtes et absolument contraires au genre de vie que celui-ci avait embrassé ; comme les disciples qui entouraient Socrate se moquaient de ce discours, Socrate déclara que Zopyre n’avançait rien de faux, qu’il eût été tel en effet naturellement, si, par l’ exercice de la philosophie, il n’avait rendu sa nature meilleure. Et voilà quelle est, en somme, relativement au destin, la doctrine de l’École péripatéticienne. La démonstration que nous venons de donner sera plus évidente si, des preuves que nous avons d’abord produites de notre sentiment, nous rapprochons les conséquences absurdes auxquelles se condamnent ceux qui prétendent que tout arrive fatalement. Car, en mêlant ainsi à notre discours l’exposition comparée des opinions, nous rendrons la vérité plus sensible, et, d’autre part, nous ne serons point obligés de nous répéter. Comment en effet ne s’étonner de voir des hommes usurper le titre de philosophes et prétendre pénétrer la vérité des choses, alors surtout qu’ils estiment que c’est le privilège des philosophes qu’une connaissance plus ample du vrai, d’où vient aussi qu’il leur appartient d’y porter les autres hommes ; comment, dis-je, ne pas s’étonner de les entendre soutenir que tout arrive nécessairement et fatalement. N’est-il pas hors de doute qu’une opinion semblable est le refuge des seuls ignorants ou de ceux qui, étrangers à toute habitude honnête, rejettent sur le destin, au lieu de les rapporter eux-mêmes, la cause des maux qui les enveloppent. Ajoutons que cette doctrine est pleine d’obscurités, qu’aucune preuve acceptable ne la justifie, qu’elle offre enfin cet inconvénient grave de nous enlever tout libre pouvoir. Dès lors, quel plus grand dommage, je le demande, pourrait-on éprouver d’une discussion, que de se laisser imposer une pareille créance. Effectivement, que cette opinion aille contre l’évidence, c’est ce qui résulte de cela même que presque tous les hommes admettent, ignorants et philosophes, qu’il y a des choses qui arrivent accidentellement et par hasard, et qu’il y en a qui, arrivant, auraient pu ne pas arriver ; que c’est là ce qui a lieu en réalité ; et qu’en fait il peut n’y avoir pas plus nécessité d’un côté que de l’autre.

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